Chapitre 2 : LE TOUR DES HÔPITAUX
Accompagnées de ses frères et sœurs, Ama et sa maman reprirent le chemin de la maternité. Devant la porte d’entrée, tout ce beau monde s’arrêta. Ama et sa maman entrèrent dans la salle de réception, où les attendait la sage-femme, allongée sur un banc. Cette dernière se leva et fit entrer Ama dans la salle d’accouchement.
Elle lui demanda de se dévêtir et de se coucher sur la table comme la première fois, puis sortit de la pièce.
Ama se conforma à ce qu’elle lui demandait. Elle n’avait plus mal au ventre. Elle observait tout autour d’elle, en fixant de temps en temps la porte par laquelle la sage-femme avait disparu. Elle attendit un long moment qui lui parut une éternité. Elle commençait à apprécier le silence de la nuit, lorsqu’elle entendit par les persiennes des fenêtres légèrement entrouvertes le cri d’une chouette. Elle tourna son regard vers l’endroit d’où venait ce bruit lugubre. Alors, elle vit, dans la noirceur du ciel, des milliers d’étoiles briller en jetant de temps en temps des éclats. Ha ! fit-elle intérieurement : comme c’est beau ! Ces scintillements ressemblaient à des diamants suspendus à un arbre. Ces lumières venues de nulle part lui rappelèrent son rêve, elle eut un grand frisson qui la parcourut de la tête aux pieds, son cœur se mit à battre fort, très fort. Elle l’entendait carillonner comme s’il voulait sortir de sa poitrine. Elle commença à avoir froid et se mit à grelotter. La douleur se réveilla de nouveau, plus violente que les deux autres fois. Elle appela la sage-femme d’une voix forte. Cette dernière entra et lui demanda :
Que t’arrive-t-il ?
J’ai mal au ventre et j’ai peur, répondit Ama.
Vous n’avez aucune raison d’avoir peur. La douleur est normale, c’est votre bébé qui bouge : il cherche son passage, car votre utérus se prépare à l’expulser, tout va bien pour vous deux. Vous êtes à la maternité et je suis là. S’il y a un problème, une ambulance vous transportera directement au Centre Hospitalier Universitaire de TREICHEVILLE qui est heureusement à côté. Bon ! Je vais vérifier si le travail avance.
Elle remit ses gants, l’ausculta et lui dit en enlevant les gants :
Tout va bien, le travail avance normalement, d’ici peu vous verrez votre bébé et, lorsque vous le tiendrez dans vos bras, vous oublierez toutes vos angoisses et ce moment pénible.
Merci Madame, souffla Ama. Je ne sais pas quelle position prendre quand cette douleur se réveille pour ne plus souffrir.
Je vous comprends, mais ce sera bientôt fini, vous êtes à quatre doigts, d’un moment à l’autre il sera de notre monde, gardez votre énergie pour l’instant où je vous demanderai de pousser.
La sage-femme lui serra la main comme pour lui donner du courage et s’en alla en disant avec un gentil sourire :
Je suis à côté avec une autre patiente. Si vous avez l’impression d’avoir un poids dans votre bas-ventre et dans le rectum, vous m’appelez.
Ama ébaucha un léger sourire. La sage-femme sortit de la pièce en laissant la porte ouverte. Ama caressa longuement son ventre, en retenant son souffle. Elle tenait entre ses mains, sa tête qui lui paraissait plus lourde que d’ordinaire. Ama fut de nouveau sous l’emprise d’une bougeotte interminable, elle se tortillait sous l’effet de cette douleur inextinguible. Elle se relevait légèrement de la table, cherchait une position confortable, mais aucune ne semblait soulager son mal. Cela dura encore de longues heures et, tout à coup, comme les autres fois, la douleur cessa. Elle regarda sa montre, il était quatre heures du matin. Elle ferma les yeux et repensa encore à son rêve. Elle se demandait pourquoi elle avait vu un garçon, alors qu’elle attendait une fille d’après la dernière échographie.
Quelle catastrophe pour elle si elle donnait naissance à un garçon ! Le trousseau était rose ! Ce serait drôle pour son bébé d’être habillé en rose comme une fille ! Elle sourit et se réjouit en son for intérieur de n’être qu’au début de la confection de la layette : elle n’avait acheté que quelques brassières. Ama était en proie à toutes sortes de pensées inquiétantes. Pourquoi ce rêve la perturbait-elle autant ? Après tout, ce n’est qu’un rêve. C’était quand même bizarre que le déclenchement de son accouchement commence juste au moment où elle faisait ce rêve étrange. Elle était vraiment inquiète car, souvent, ses rêves étaient prémonitoires.
Elle se posait encore mille autres questions, lorsque le sommeil et la fatigue eurent raison d’elle, et elle s’endormit.
Elle fut réveillée par le bruit des taxis communaux, de vieilles voitures communément appelées « WÔRO-WÔRO » ou « FRANCE-AUREVOIR », et des travailleurs matinaux qui passaient dehors. Elle jeta un coup d’œil à sa montre : il était six heures du matin. Il faisait grand jour et la lumière de la salle était éteinte. Elle vit deux autres patientes sur les tables au fond de la salle. Elle les regardait se tordre de douleur et crier. L’une d’entre elles entrecoupait ses cris de paroles en claquant des doigts. Ama prêta l’oreille et qu’elle ne fut pas sa surprise d’entendre les paroles qu’égrenait cette dernière :
Alain, Alain, Alaiiin, Alaiiiiin où es-tu ?
Madame calmez-vous, lui dit une voix.
Après un long silence, la femme reprit d’une voix forte et essoufflée qui s’entrecoupait :
Alain ! Imbécile que tu eeeeeeeeeeeeees ! Je ne veux plus te voioioioioioioioir ! Si je sors d’ici, tu verras ce que je vais te faiaiaiaiaiaiaire !
Elle cessa de parler quelques minutes, puis elle reprit encore :
Alain, Alain, je t’assure que tu ne me toucheras plus avec ta grooooooooooosse piiiiiiiii…….
Ama se boucha les oreilles, elle ne voulut pas entendre la suite de la phrase, car elle en devinait déjà la fin. Ce flot d’injures ne la surprenait pas. En effet, elle avait entendu dire que certaines femmes profitaient de ces moments pour insulter et exprimer leur rancœur envers leur mari, chose qu’elles ne pouvaient pas faire en temps normal, en raison de la soumission que la femme africaine doit habituellement à son époux. Pendant l’accouchement, tous les propos et les actes sont pardonnés et oubliés. Le comportement de l’épouse est mis sous l’effet de la douleur.
Longtemps encore, elle entendit la pauvre femme qui pleurait, criait et insultait son mari et, à nouveau, elle s’endormit. Elle fut réveillée par la sage-femme qui lui dit :
Avant de partir, je vais vous examiner afin de faire le compte rendu à ma collègue qui prendra la relève. Comment vous sentez-vous ?
Bien, je n’ai plus mal au ventre.
La sage-femme saisit ses appareils, prit son pouls, écouta le rythme cardiaque du bébé et lui dit :
Je vais voir comment évolue la dilatation.
Elle enfila un gant et s’approcha d’Ama afin de l’examiner. Elle fit le toucher du col de l’utérus et fronça les sourcils. Le cœur d’Ama se mit à battre, elle lui demanda :
Y a-t-il quelque chose d’anormal ?
Tout va bien. Vous êtes tous les deux en parfaite santé, mais j’ai l’impression que lui n’est pas pressé de voir notre monde. Reposez-vous, ma collègue viendra bientôt s’occuper de vous. J’espère que votre bébé arrivera avec elle !
Je l’espère, car l’attente devient très pesante pour moi aussi.
La sage-femme la regarda d’un air désolé en haussant les épaules et dit d’un air taquin :
Madame, il faut avoir de la patience et être courageuse car, pour ce qui concerne un accouchement, cela dépend de Dieu. Si c’était de notre ressort, nous ferions en sorte que les patientes ne souffrent pas et n’attendent pas, « sitôt arrivée », « sitôt accouchée et hop à la suivante ! »
Ama la fixa sans rien dire, elle ne fit pas attention à sa plaisanterie.
Sur ces derniers mots, la sage-femme lui souhaita une bonne journée et sortit de la pièce. Ama attendit encore plusieurs heures et, enfin, elle vit cinq personnes entrer dans la salle, dont deux hommes : l’un était habillé en longue blouse blanche et l’autre en chemise blanche. Les trois autres étaient des sages-femmes, car elles avaient des blouses roses à rayures. L’homme vêtu d’une longue blouse blanche semblait être leur supérieur : en effet, lorsqu’ils arrivaient près d’une patiente et que le médecin parlait, les autres l’écoutaient. Ils visitèrent deux femmes en phase de travail et s’approchèrent de la table où se trouvait Ama en discutant. L’homme s’adressa à Ama en souriant :
Bonjour Madame, je suis le médecin, je vais vous examiner.
Une des sages-femmes lui tendit la fiche d’Ama. Il y jeta un coup d’œil, redonna le carton à la dame et leur dit :
Prenez son pouls, sa tension et sa température, s’il vous plaît.
Cela a été fait vers six heures du matin Docteur, dit une des sages-femmes.
Je souhaiterais que vous les repreniez maintenant, Madame.
L’une d’elles s’exécuta. Il se dirigea vers une autre patiente, pendant qu’Ama se laissait faire.
Il revint, regarda longuement ce qui était noté sur la fiche. Il prit le stéthoscope, écouta le rythme cardiaque du bébé, enfila des gants et parla à Ama.
Tout va bien Madame, je vais maintenant voir où nous en sommes avec le col, en répétant les mêmes gestes, parce qu’il est nécessaire de toujours vérifier.
Puis en s’adressant à ses adjoints, il se mit à dicter son diagnostic, pendant qu’il l’examinait. Son assistant prenait des notes sur des feuilles volantes. Il écrivait vite, tellement vite qu’Ama se demandait s’il arrivait vraiment à recopier exactement tout ce que disait le médecin. Ce dernier s’exprimait avec des mots et des termes qu’elle ne comprenait pas, toutefois il parlait en français. Ama avait l’impression d’entendre du charabia, des paroles incompréhensibles pour elle qui n’était pas issue du corps médical.
Ama se lassa d’essayer de suivre leur conversation, ferma les yeux et tourna la tête contre le mur. Elle ne trouvait même pas utile de les regarder.
Ama ouvrit les yeux et se tourna brusquement vers eux, lorsqu’elle entendit :
Elle fait deux doigts.
Son cœur se mit à battre très fort, elle sentit une douleur au ventre, poussa un léger cri et serra les lèvres. Le docteur lui dit :
Du courage, j’ai fini de vous examiner, Madame.
Non, vous n’y êtes pour rien, une douleur vient de traverser rapidement mon bas-ventre.
Ne vous inquiétez pas. Ça va maintenant ?
Oui ! Ça va mieux !
Il enleva ses gants, reprit les deux fiches d’Ama des mains de l’infirmier, les examina longuement en fronçant les sourcils. Il s’adressa à ses assistants qui le fixaient avec des yeux attentionnés :
Nous avons fini dans cette salle. Allez dans la salle trois, je vous rejoins dans un quart d’heure. Je fais une mise au point avec Madame.
Le groupe quitta la pièce et disparut dans le couloir.
Le médecin regarda Ama en face et lui dit :
Vous savez Madame, il y a quelque chose que je ne saisis pas dans le processus de votre travail. En principe, lorsque le col commence son ouverture, la dilatation s’accentue jusqu’à l’ouverture totale pour laisser sortir le bébé. Mais dans votre cas, il laissait passer deux doigts, ensuite quatre et là je constate qu’il se resserre, il fait deux doigts. Je pense que nous allons vous garder encore une partie de la matinée afin de voir son évolution. Si vous restez à deux doigts, et comme vous n’êtes pas à terme pour cette première grossesse, cette situation peut durer des jours : alors, il ne sera pas nécessaire que nous vous gardions ici, vous rentrerez chez vous.
Pendant que le médecin parlait, elle le fixait sans dire un mot. Lorsqu’il se tut, elle lui demanda :
Vous me conseillez de retourner à la maison, comment saurais-je si l’enfant est prêt à venir ? Vous le dites vous-même, je suis une primipare, il peut venir aujourd’hui comme dans quelques jours. À la maison, qui va surveiller le déroulement du travail ?
Je comprends votre inquiétude, vous faites bien de m’en parler. Je vous proposais de rentrer pour vous éviter une trop longue attente et le stress que cela pourrait provoquer chez vous en voyant d’autres patientes arriver, être délivrée et partir, alors que vous n’êtes qu’au début de votre travail. Ici, nous n’avons pas suffisamment de places pour vous mettre en observation.
Vu sous cet angle, vous avez peut-être raison. Pouvez-vous faire entrer ma maman, s’il vous plaît ?
Oui, comment s’appelle-t-elle ?
Maman Abouré.
Excusez-moi, si ce n’est pas indiscret, pourquoi ce nom ?
Dans notre quartier, les mamans de nos camarades sont aussi les nôtres et pour faire la différence entre elles, nous ajoutons au mot « maman » leur appartenance ethnique, ainsi nous arrivons à les identifier.
Il ébaucha un sourire et sortit.
Quelques minutes plus tard, Maman Abouré entra dans la salle, le visage très tendu.
Qu’est-ce qui se passe ? Tu n’as pas encore accouché ? demanda-t-elle essoufflée.
Mais pourquoi as-tu cette attitude ? Calme-toi, tout va bien. Je t’ai fait venir car, si je n’ai pas accouché d’ici cet après-midi, le docteur me suggère de rentrer à la maison. En effet, pour les premiers bébés, le travail peut durer plusieurs jours. C’était encore une fausse alerte.
Elle ajouta d’un ton taquin :
Mon bébé continue de s’apprêter pour son voyage, il trouve qu’il n’est pas encore suffisamment beau pour faire son entrée dans notre monde. Il lui reste quelques touches de maquillage à apporter. Donc je crois que nous allons écouter les conseils du docteur et attendre que le vrai travail commence.
Elle se mit à rire tout doucement. Sa maman lui dit :
Ama, tu plaisantes dans toutes les situations, mais « là » ne te moque pas de moi : un accouchement est un grand risque pour la femme, parce qu’elle est entre la vie et la mort !
Lorsqu’elle entendit le mot « mort », Ama fondit en larmes, car elle se souvint immédiatement de son rêve. Sa maman la serra dans ses bras et lui dit tout doucement, en lui tapotant le dos :
Excuse-moi, Mini KANKAIS¹(prénom Abouré donné au huitième enfant.. La mère de Maman Abouré occupe ce rang, ainsi que sa fille Ama. Alors, elle l’appelle Maman « KANKAIS » quand elle veut la câliner). Je suis sotte, s’excusa-t-elle, je vais expliquer ce que tu m’as dis à tes frères. Ne t’inquiète pas. Je suis dehors, mais si tu as besoin de moi, fais-moi appeler.
Elle sortit de la salle d’accouchement d’un pas rapide et alla trouver ses enfants qui attendaient anxieux dans la salle d’accueil. Elle leur expliqua la situation calmement. Alors, l’un d’entre eux fut chargé d’aller rassurer ceux qui étaient restés à la maison.
Pendant ce temps, Ama se recoucha et pensa à son copain. Ce dernier ne l’avait pas accompagné, il l’avait abandonné au moment où elle avait le plus besoin de lui.
Elle se souvint du soir où il l’avait invitée à manger et, en se grattant la tête, il lui avait dit :
Ama, il faut que tu ailles voir ton médecin, car j’ai senti hier des brûlures et un écoulement au bout de « là » en montrant son sexe.
Que dis-tu ? demanda-t-elle d’une voix en colère. As-tu fait l’amour avec une autre fille ?
Oui ! Avec deux filles il y a trois ou quatre jours, bêê je ne sais pas moi, dit-il en rongeant ses ongles sans oser la regarder.
Tu as osé me faire ça ? explosa-t-elle les yeux embués de larmes.
Puis elle se leva et partit chez elle la gorge nouée, les poumons prêts à éclater, le cœur déchiré et en feu.
Lorsqu’elle arriva à la maison, elle évita toute sa famille et courut droit dans sa chambre, se jeta sur le lit. Elle avait de plus en plus mal au cœur sans vraiment savoir lequel des actes de Gepa la perturbaient le plus. Était-ce parce qu’il l’avait trompée ? Était-ce parce qu’il avait été inconscient de faire l’amour avec d’autres filles ? Ou était-ce à cause du risque auquel il les exposait, le bébé et elle ? Dans tous les cas, ce jour-là, elle se sentit envahie par une douleur qui l’éloigna quelques instants du monde dans lequel elle vivait. Elle était sérieusement rongée par cet aveu aussi cruel qu’incompréhensible. Elle pleurait en enfouissant sa tête dans le coussin pour ne pas qu’on entende ses sanglots.
Tout à coup, elle sentit une main sur elle, elle releva la tête, c’était sa maman. Elle lui dit :
Ama, « Mini KANKAI », ne pleure pas, ce n’est pas bien pour ton bébé, ma fille, ressaisis-toi.
Elle leva les yeux, regarda sa maman et, se jetant dans ses bras, se mit à pleurer de plus belle.
Arrête, lui dit-elle d’une voix plus ferme, tu ne vas pas te faire mal pour des histoires du « monde », tu sais que tu portes une vie en toi, et tu es tenue de garder cet enfant jusqu’à ce qu’il vienne au monde. Rien ne doit te perturber, je te le dis, tu ne dois pas te laisser atteindre. En parlant, elle attrapa un bout de son pagne et essuya les larmes de sa fille.
Lorsque cette dernière cessa de pleurer, elle lui demanda le motif de son chagrin. Ama lui rapporta ce que son ami lui avait avoué. Maman Abouré ne laissa rien paraître sur son visage, ni jugement, ni désolation. Elle dit à sa fille :
Tu sais, il a été honnête de te le signaler pour que tu puisses te soigner. Il aurait pu ne rien te dire, je te conseille de prendre rapidement rendez-vous demain dès les premières heures avec ton médecin. Je sais que ça fait mal de se savoir trompée, mais essaie de surmonter cela, je sais que tu le peux. Si tu as réussi à ne plus faire attention à ses injures et à son comportement, tu réussiras aussi à vaincre cette douleur que tu ressens.
Elle murmura du bout des lèvres :
Merci maman, car si j’ai pu supporter jusque-là cette situation et ce nouveau visage de Gepa, c’est grâce à toi.
Maman Abouré lui dit :
Tu sais ce que nous allons faire ce soir ? Je dormirai dans ta chambre pour que tu ne passes pas une nuit blanche.
Dès le lever du jour, elle était la première sur les bancs de la salle de consultation.
Elle se souvint de la réaction de sa gynécologue lorsqu’elle lui expliqua le but de sa visite. Cette dame, d’habitude calme, joviale et patiente, s’était mise en colère. C’est avec un air de professeur à élève qu’elle lui expliqua :
Vous savez, Madame, les seuls médicaments contre les maladies vénériennes sont les antibiotiques et ces derniers sont contre-indiqués pour la grossesse. Mais ne pouvant pas faire autrement, je vais vous en prescrire. Vous ferez quatre injections pendant quatre jours, parce que si rien n’est fait, vous risquez un avortement ou un bébé malade à la naissance. Lorsque vous viendrez la semaine prochaine pour la visite, je vous ferai des prélèvements afin de faire des analyses pour voir si vous n’êtes pas infectée.
Les jours qui avaient suivi furent pénibles pour Ama. Gepa avait disparu pendant plus d’un mois, comme c’était le cas aujourd’hui. Elle assuma seule les craintes et les dépenses entraînées par son acte. Heureusement, elle ne tomba pas malade.
Au bout d’un mois environ, il revint comme si rien ne s’était passé. Elle ne lui demanda pas d’explications, de peur qu’il disparaisse de nouveau. Ils reprirent leur vie commune chez sa mère.
Á force de se remémorer ses douloureux moments, elle finit par s’endormir. Elle sentit quelqu’un effleurer, puis tapoter son bras et elle se réveilla. Elle regarda dehors, il devait être environ 13 heures. Ama vit le visage souriant d’une sage-femme penchée sur elle :
Comment allez-vous ? lui demande-t-elle.
Bien ! Je n’ai pas mal au ventre, répondit Ama.
Bon. Le médecin me demande de vous examiner à nouveau, afin de situer l’évolution du travail.
D’accord, je suis prête, dit Ama.
La sage-femme l’ausculta et lui dit :
Tout va bien, vous êtes revenue à deux doigts, votre pouls et celui de votre bébé sont normaux. Vous n’avez pas mal au ventre, n’est-ce pas ?
Non, depuis la douleur de ce matin, je n’ai plus rien senti.
Je vais faire mon rapport au médecin. Je redescendrai tout à l’heure.
Quelques minutes passèrent. La femme revint et lui dit :
Le médecin demande que vous rentriez chez vous. Mais soyez vigilante et ne faites pas d’imprudence : si vous ressentez une sensation inhabituelle, revenez rapidement.
Elle hocha la tête de haut en bas et dit :
S’il vous plaît, pouvez-vous demander à ma mère de venir ? Elle est dans la salle d’attente avec mes frères : c’est une dame bien potelée.
D’accord, je vais demander à la femme de service de la faire entrer.
Elle sortit et revint quelques minutes après, en disant à Ama :
Je vais vous aider à vous habiller.
Je vous remercie de votre aide : c’est pour ne pas vous déranger que je souhaitais la présence de ma maman.
La sage-femme prit les vêtements d’Ama, l’aida à enrouler le pagne autour de sa taille et à enfiler sa robe par-dessus la tête. Elle regardait sous la table et autour d’elle. Étonnée, Ama lui demanda :
Que cherchez-vous ?
Vos chaussures ! répondit la sage-femme.
Je ne saurais vous dire où elles sont restées. Si mes souvenirs sont exacts, je les avais aux pieds. Mais en chemin, j’avais tellement mal au ventre que je les ai enlevées. Ma famille doit les avoir : je les prendrai en sortant.
La sage-femme ne posa plus de questions, souleva la valise d’Ama pour l’accompagner. Au même moment sa maman rentra dans la salle, elle prit la valise des mains de la sage-femme et se confondit en remerciements, puis elles sortirent de la salle d’accouchement. Lorsqu’ils les virent arriver, les accompagnateurs cessèrent leur bavardage intempestif et se dirigèrent vers elles. L’un d’eux prit le sac des mains de maman Abouré. Ils quittèrent l’hôpital avec Ama qui marchait d’un pas rythmé sur ses chaussures à talons qu’elle avait retrouvées.
Personne ne fit de commentaire, le groupe marchait, silencieux, on entendait seulement le bruit des chaussures sur le sol caillouteux.
Lorsqu’ils sortirent du centre de santé, ils rencontrèrent des voisins qui, ayant appris qu’Ama était à la maternité, venaient aux nouvelles. Quand ils la virent, ils eurent l’air étonné.
Maman Abouré ne leur laissa pas le temps de poser de questions et dit :
Le bébé n’est pas encore prêt à venir.
Ils ne prononcèrent aucun mot et se joignirent à eux. Ils marchèrent tous jusqu’à la maison.
Sitôt arrivée, Ama prit une natte¹, alla au milieu de la cour, l’étendit sous le manguier, le recouvrit d’un pagne et se coucha en posant sa tête sur un oreiller. Elle regardait le ciel, trouva qu’il était d’un beau bleu qu’elle n’avait jamais remarqué auparavant. Elle vit des nuages tout blancs avec différentes formes qui se déplaçaient en allant dans la même direction. Que c’était beau à voir ! Elle les accompagnait du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent de sa vue. Il y avait un cheval, une voiture, une casserole, un chien, une grosse femme, une maison, un enfant, des ballons, un tabouret, un boxeur, des moutons, une clé, un oiseau, etc…Oh ! Comme c’était beau ! Elle se demandait pourquoi elle n’avait pas auparavant remarqué tout ce que la nature pouvait offrir de merveilleux.
Soudain, furtivement, le rêve qu’elle avait fait sur « la mort» revint ternir ce beau spectacle que lui offrait le ciel. Elle fut triste et pensive, heureusement la fatigue eut raison d’elle. Elle sombra dans un profond sommeil.
Elle sentit quelqu’un remuer doucement son épaule. Elle ouvrit les yeux et vit sa maman qui lui dit :
Le repas est prêt, viens manger.
Ama sentit son bébé bouger dans son ventre, elle comprit qu’il devait avoir faim. Elle demanda à sa maman de l’aider à se lever. Ensemble elles allèrent à la cuisine, elle se lava les mains et vint s’asseoir sur le tabouret devant lequel se trouvait un bon plat tout fumant.
Elle prit une bouchée qu’elle apprécia en se léchant les doigts, puis une deuxième et une troisième, et s’arrêta net en faisant une grimace. Elle ferma la main si fortement que la boule de foutou pressé passait entre de ses doigts.
Qu’est-ce qu’il y a ? demanda maman Abouré.
J’ai mal au ventre, répondit Ama.
Encoooore ! s’exclama sa sœur Janinie, mais quel est ce bébé ? Qu’est-ce qu’il veut au juste ?
Maman Abouré lui jeta un regard plein de reproches. La sœur d’Ama s’éloigna et sortit dans la cour, suivie par le regard réprobateur de leur mère.
Maman, j’ai mal, répéta Ama. J’ai envie de vomir et de faire « pipi. »
Maman Abouré se tourna rapidement vers Ama et lui dit :
Ne bouge pas, ne fais pas « pipi », ni « caca ». C’est le bébé qui veut « descendre » : je vais prendre tes affaires, nous allons retourner à la maternité. Je crois que pour cette fois-ci, c’est vraiment l’accouchement.
Elle entra dans la chambre, souleva la valise. Pendant ce temps, on amena de l’eau à Ama pour qu’elle se lave les mains. Ce fut le branle-bas dans toute la maisonnée. On se dépêcha de remettre Ama sur ses jambes. Sa sœur lui mit ses chaussures et ils se remirent en route pour la maternité. En chemin, de nouvelles personnes venaient grossir le groupe. En effet, dans le quartier, les moments de joie, de difficultés, de malheur ou de bonheur étaient partagés. Bien que venant d’horizons différents, ils se considéraient tous comme des frères. Ce jour-là, tout habitant qui reconnaissait une personne dans cet attroupement mobile, quelle que fût son occupation, abandonnait tout et se joignait à eux.
Le groupe comptait maintenant une vingtaine de personnes : chacun racontait l’histoire d’un accouchement qu’il avait vécu, tout le monde parlait à la fois. Tout à coup, on entendit un grand bruit.
Tout le monde se retourna, inquiet. C’était Maman Abouré qui avait buté contre une brique et qui s’était étalée de tout son long. Ama accourut pour l’aider à se relever. Elle fut retenue par ses accompagnateurs. Ces derniers remirent sa maman sur pied en lui souhaitant l’éternel « YAKO » .
Ama pria sa maman de retourner à la maison, car il y avait assez de monde pour l’accompagner et presque tous ses frères et sœurs étaient là. Cette dernière refusait d’entendre raison, elle disait :
Non ! Pas question que ma propre fille aille accoucher et que je reste à la maison comme si j’étais morte. Même si tu habitais à l’autre bout de la terre, je m’y rendrais pour être présente et t’assister ; alors je refuse, d’autant plus que tu es près de moi. Ah ! ça non, je ne veux pas.
Maman, écoute ce qu’on te dit, va à la maison, lui dit une voisine.
Maman Abouré fit semblant de n’avoir pas entendu la voisine. Elle s’adressa directement à Ama :
Ama, laisse-moi venir car, si je suis tes conseils, je serai la risée de mes camarades.
Maman, si un malheur doit m’arriver, ce n’est pas ta présence qui va changer le cours des choses.
Maman Abouré hésita un instant, mais puisque tous étaient du même avis, elle s’exécuta avec réticence sans manquer de dire à sa fille :
Que Dieu t’accompagne et te bénisse, afin que ma petite-fille et toi, vous me reveniez saines et sauves.
Elle fit encore une dernière tentative, l’air implorant en revenant sur ses pas :
Ama, laisse-moi t’accompagner !
Maman, tout ira bien, tu verras, dit Ama d’une toute petite voix essoufflée, presque inaudible. Retourne à la maison car, si tu continues comme çà, tu vas te retrouver à l’hôpital, et pire, tu risques même de ne pas voir ta petite-fille.
D’accord !dit enfin Maman Abouré, et elle accepta de retourner chez elle accompagnée de deux voisines.
Le groupe continua son chemin.
Arrivée à la maternité, Ama prit sa valise des mains de son frère et entra dans la salle d’accouchement. Une des sages-femmes la reconnut et vint vers elle. Elle lui prit la valise des mains, la posa près d’une table. Elle lança à sa collègue qui s’avançait vers eux :
Je vais m’occuper d’elle. Va voir la femme Baoulé qui vient d’arriver, car il me semble que l’auxiliaire a des problèmes pour se faire comprendre, tu serviras d’interprète puisque tu comprends cette langue.
Elle saisit ses appareils, prit le pouls, la température et la tension d’Ama. Voyant Ama serrer avec force le bord de la table, elle lui dit :
Respirez comme un chien, soufflez, soufflez vite lorsque vous sentirez la douleur.
Ama soufflait, soufflait, soufflait de plus en plus fort, elle avait la gorge presque en feu tellement elle soufflait vite. La sage-femme mit un gant, lui fit le toucher. Elle lui dit :
Cette fois-ci, je crois que c’est le vrai travail. Vous allez bientôt accoucher, vous êtes à cinq doigts de dilatation. Je vais faire le compte-rendu au docteur.
Sur ses mots, elle sortit de la salle. Quelques minutes plus tard, le docteur entra et lui dit :
Nous revoilà Madame, je vais voir où en est le col de votre utérus.
Il l’examina et dit :
Ça évolue à merveille ! D’un instant à l’autre, nous verrons ce grand « petit homme ».
Je l’espère, car je suis fatiguée et j’ai même honte parce que tout le quartier sait que je suis en train d’accoucher, et pour vous aussi cela devient lassant.
Ne vous faites pas de soucis Madame, c’est notre métier et quel que soit le déroulement, lorsque nous délivrons la maman et l’enfant, nous sommes heureux.
Avant de partir, il s’adressa à la sage-femme :
Surveillez l’ouverture du col et la tension.
Ama avait mal, très mal. Tout à coup, elle dit à la sage-femme :
Madame, j’ai envie de vomir.
Cette dernière lui mit une cuvette sous le menton : Ama vomit tout ce qu’elle avait mangé peu de temps auparavant. Puis brusquement, elle n’eut plus mal au ventre. Elle le signifia à la sage-femme qui lui répondit :
C’est normal, les contractions arrivent parfois par intermittence.
Elle enfila un gant en parlant et l’examina à nouveau. Elle se tut, enleva ses gants et sortit de la salle. Elle revint quelques minutes plus tard, accompagnée du médecin.
Il enfila un gant, l’examina, prit son pouls et celui de son bébé, caressa son menton, puis se gratta les cheveux en demandant à son assistante s’il y avait une chambre de disponible pour cette patiente.
Après la réponse affirmative de cette dernière, il s’adressa à Ama :
Ne vous inquiétez pas, je crois qu’en fin de compte nous allons vous garder jusqu’à demain.
Il s’adressa à la sage-femme :
Allez prévenir sa famille, afin qu’elle ne s’inquiète pas.
Ama sourit. Elle était rassurée. Elle était contente de rester à la maternité.
Ainsi, elle fut mise en chambre d’observation. C’était le premier jour d’alerte. Ama ne se doutait pas que ce n’était que le début d’une naissance étrange qui allait rester gravée dans la mémoire des personnes qui vivaient ces moments avec elle.
Ama resta en observation trois jours à la maternité de KOUMASSI. Puis, le matin du quatrième jour, après le passage du médecin, elle fut libérée, car le col de son utérus s’était de nouveau resserré à deux doigts et elle n’avait plus mal au ventre.
Elle rentra chez elle, mais l’après-midi de la même journée, elle fut prise de douleur. Son frère et sa sœur l’accompagnèrent à la maternité. Ama fut reçue par le médecin qui l’avait examinée le premier jour du déclenchement de son accouchement. Il l’ausculta et l’informa de sa décision :
Je crois que je vais vous faire évacuer sur l’Hôpital de TREICHVILLE. Ici, nous ne sommes pas en nombre suffisant et votre cas nécessite un suivi régulier. Pour le moment, vous allez très bien ainsi que votre bébé, donc nous n’allons pas vous garder. Je ne veux pas prendre de risque, au cas où votre situation nécessiterait une délivrance artificielle. Je signe une feuille de transfert, une ambulance vous conduira au CHU de TREICHVILLE. Je les préviens de votre arrivée, et vous serez immédiatement prise en charge.
Dès que le médecin sortit de la pièce, Ama se mit à pleurer, elle savait cette fois-ci que son rêve était un présage et qu’elle allait mourir. Elle se leva, s’habilla, prit son sac et sortit rejoindre ses frères et ses sœurs dans la salle d’attente en pleurant. Son petit frère accourut, la serra dans ses bras et lui dit :
Pourquoi pleures-tu ?
J’ai peur, Pascal, le médecin a décidé de m’évacuer sur le CHU de TREICHVILLE, parce que mon accouchement est bizarre. Dans le cas où il faudrait m’opérer pour nous sauver, le bébé et moi, il vaudrait mieux que nous soyons dans un centre qui a toutes les structures adaptées.
Mais Ama, cela ne m’explique pas pourquoi tu pleures ? Tu ne penses pas qu’il a raison ?
Oui mais depuis cette nuit où j’ai commencé à avoir mal au ventre et à faire ces allées et venues interminables à la maternité, il y a plus de cinquante femmes qui ont accouché ! Moi, je suis encore là et, en plus, j’ai fait un rêve dans lequel je mourais en mettant au monde un garçon, cria-t-elle en sanglotant.
Quelle est cette histoire que tu me racontes. C’est un rêve qui te fait pleurer ? Mais Ama, ne m’as-tu pas dit que tu attendais une fille ?
Oui, vu l’échographie, c’est une fille, dit-elle en hochant la tête.
Il serra sa sœur encore plus fortement dans ses grands bras comme pour effacer toutes ses craintes. Il lui murmura des mots doux à l’oreille. Elle le regarda et se souvint de leur enfance. Lorsqu’elle le battait et qu’il était en larmes, elle le serrait contre elle et feignait de le consoler pour qu’il ne crie pas, afin de ne pas se faire gronder ou donner des fessées par les voisins ou par leur maman. Ce subterfuge marchait à chaque fois, il séchait toujours ses larmes. Ama sourit et il desserra son étreinte. Elle le fixa droit dans les yeux pendant un long moment, ferma les siens comme pour imprimer son image dans sa mémoire. Mais elle se dit : « Je ne vais plus le revoir d’ici quelques heures», puis elle parla à voix haute :
Je sais que je vais mourir, je l’ai vu et je le sais.
Á ce moment précis, le médecin qui entrait dans la salle entendit ses paroles. Il répondit :
Personne ne va mourir, votre situation n’est pas alarmante, sinon je n’aurais pas pris mon temps pour vous évacuer, mais je prends cette mesure à titre préventif. Votre bébé hésite à venir et comme vous êtes une primipare, je préfère que vous soyez dans un centre où l'on peut faire face à toutes les éventualités. Le CHU de TREICHVILLE étant le centre le plus proche, je vous y dirige, c’est tout. D’ailleurs, ne restez pas là à vous rendre malade, l’ambulance est prête, le chauffeur vous attend. Bonne chance et n’oubliez pas de passer nous voir pour nous présenter votre bébé qui ne nous trouvait pas dignes de le faire entrer dans ce monde. Au revoir Madame, et du courage !
Il lui sera la main et s’en alla. Ama dit :
Il faut que quelqu’un aille prévenir maman que nous allons au CHU de TREICHVILLE.
J’y vais, proposa Jules, un ami de son frère.
Un autre répond :
Vous parlez de Maman Abouré, elle est assise dehors, près du gardien, à l’entrée de la formation sanitaire.
Ama remua la tête de gauche à droite en souriant :
Décidément, maman ne changera jamais, c’est une vraie « mère poule », dit Pascal, le frère d’Ama.
Quelques minutes plus tard, on la vit venir de loin de sa démarche volontaire. Maman Abouré n’attendit pas d’être proche de sa fille, elle cria :
Que se passe-t-il ? Où vas-tu ?
Pascal lui dit :
Prends le temps d’arriver près de nous, avant de t’affoler et de poser des questions.
Lorsqu’elle fut proche, on lui expliqua la situation avec douceur. Mais elle n’était pas rassurée pour autant et voulut les accompagner au CHU de TREICHVILLE. Pascal l’attira à l’écart du groupe et réussit à la convaincre de rentrer à la maison. Il ne manqua pas de lui promettre qu’elle serait tenue au courant de tout ce qui se passerait.
Ama monta dans l’ambulance : aidée du chauffeur et de son frère, elle s’installa sur le brancard. Son frère et sa sœur montèrent à leur tour et s’assirent à l’avant, à côté du chauffeur. Après avoir tiré sur la poignée et tapé sur les portes, le chauffeur se mit au volant, démarra et remarqua les yeux interrogateurs de ses passagers. Il dit :
-Je vérifiais si la porte était bien fermée avant de démarrer, parce que le mois dernier, j’ai un collègue qui a perdu un corps qu’il amenait à la morgue. Le pauvre mort est tombé sur la chaussée et un automobiliste l’a écrasé.
_ Ha ! le pauvre ! dit Janinie.
Vous ne savez pas quelle malchance avait ce monsieur. Il avait peur des voitures : étant malade, le mari de sa fille est allé le chercher au village pour le conduire dans un hôpital. En route, « paf », un accident, et c’est lui seul qui meurt. En le conduisant où vous savez, il lui est arrivé ce que je viens de vous raconter.
Pascal, pendant que le chauffeur parlait, regardait sa sœur. Á un moment donné, il dit au conducteur :
Excusez Monsieur, ne pouvons nous pas parler d’histoires plus gaies !
Plus personne ne parla jusqu’à l’hôpital.
L’ambulance se gara devant le service de la maternité, où une équipe médicale les attendait. Ama fut installée sur un brancard,
deux aides-soignants la soulevèrent et l’emmenèrent vers les salles d’accouchement. Son frère et sa sœur suivaient les deux hommes. Ils empruntèrent avec empressement de longs couloirs blancs, sans se préoccuper de la présence de Pascal et Janinie. Arrivés devant une entrée à deux battants, ils s’arrêtèrent et s’adressèrent enfin à Pascal et Janinie :
Restez ici, vous ne pouvez pas entrer dans la salle d’accouchement, on viendra vous prévenir lorsqu’il y aura du nouveau. Ne vous inquiétez pas, vous aurez très vite des nouvelles.
Sur ces mots, ils disparurent derrière la porte cochère. Pascal et Janinie se regardèrent sans pouvoir dire un mot.
Ama fut installée sur une grande table. Un des aides-soignants l’aida à ôter ses vêtements et lui enfila une blouse légère. Elle avait très froid, car la salle était grande et climatisée. Elle se recroquevilla, essaya de se réchauffer avec ses mains. L’aide-soignant s’en aperçut, revint vers elle et lui dit :
La sage-femme va passer vous examiner tout à l’heure, vous pourrez alors lui demander une couverture.
Elle hocha la tête de haut en bas, ne répondit pas, ses dents s’entrechoquaient. Elle n’avait pas mal au ventre, mais elle avait froid. Elle se mit à regarder autour d’elle, il y avait plusieurs tables sur lesquelles se trouvaient d’autres femmes enceintes. Elle les regardait, fixait leurs ventres de formes différentes les uns des autres : il y en avait de gros, de ronds, de pointus, de larges, de petits, si petits qu’elle se demandait si ces femmes étaient au terme de leurs grossesses. Par contre, d’autres avaient des ventres si énormes qu’ils semblaient prêts à éclater.
Une voix la tira de son observation :
Bonjour Madame ! Madame, c’est à vous que je m’adresse.
Elle regarda la sage-femme qui la saluait et répondit :
Pardon, excusez-moi, bonjour Madame !
Cette dernière poursuivit en disant :
D’après votre dossier, vous n’êtes pas à terme et vous avez des contractions par moments, le col de votre utérus se dilate anormalement. Toutefois, votre bébé se porte bien, ce qui est l’essentiel. Je vais vous examiner, ensuite le docteur viendra vous voir pour faire le point, ça vous va ?
Oui, fit-elle de la tête, en claquant des dents.
La sage-femme l’examina longuement, nota ses remarques sur une fiche et lui demanda :
Avez-vous besoin d’une couverture ?
Oui, réussit à marmonner Ama.
La sage-femme sortit de la pièce, revint quelques minutes plus tard avec une couverture qu’elle tendit à Ama.
Cette dernière la remercia en s’enroulant dans le tissu lourd. Elle se sentait mieux et pouvait continuer à observer tout ce qui l’entourait. Elle contemplait de larges ampoules fixées sur des sortes de lampadaires roulants. Le sol était propre, il y avait de petites tables au chevet de toutes les grandes tables sur lesquelles les femmes étaient installées. Sur chaque tablette, se trouvait du matériel médical. Elle se demandait à quoi pouvait servir tous ces instruments, lorsqu’une odeur fétide commença à envahir la pièce. En quelques secondes, elle ne pouvait plus respirer, elle étouffait. Elle entreprit de descendre de sa table, lorsqu’elle vit au fond de la salle d’autres femmes qui sortaient aussi de la salle la main sur le nez, en abandonnant une toute petite femme qui pleurait. Ama oublia qu’elle voulait fuir cet endroit et s’approcha à petits pas de la dame pour la consoler, lorsqu’une des femmes enceintes lui dit :
Tu veux aller respirer l’odeur de son « caca », tu as envie de mourir ?
Ama ne se fit pas répéter la phrase, elle fit demi-tour et sortit dans le couloir, elle vit au fond de l’allée son frère et sa sœur. Elle s’approcha d’eux en souriant.
Que se passe-t-il ? Pourquoi toutes ces femmes à demi-vêtues et aux gros ventres sont-elles sorties ? demanda Janinie.
Il y a une petite femme qui a fait un gros « caca ». Par conséquent, personne ne peut plus respirer et nous avons toutes oublié nos douleurs !
Son frère se mit à rire :
Je crois que, les unes et les autres, vous n’avez pas vraiment mal au ventre !
Sa sœur, quant à elle, se tordait de rire et lui demanda :
Tu dis que c’est une petite femme, quel âge peut-elle avoir ?
J’ai entendu les sages-femmes dire qu’elle devait avoir onze ans et qu’elle pesait trente kilos.
Quoi ? Onze ans, dis-tu ? Mais qui a bien pu commettre un tel crime de la mettre enceinte?
Non, ce n’est pas un crime, elle est mariée. Son mari a quarante-cinq ans. Elle est sa troisième épouse. Son bébé se présente mal, elle a un petit bassin et elle est trop fatiguée pour accoucher normalement. On a remis une ordonnance à son époux afin d’aller acheter les médicaments pour qu’on puisse l’opérer.
Ha ! les mariages forcés, je me demande quand est-ce que cela va s’arrêter, dit une des patientes.
Une autre qui semblait très instruite ajouta :
Cette situation déplorable des filles trouve malheureusement son fondement dans beaucoup de sociétés en Afrique. En effet, la tradition donne en premier et dernier ressort le pouvoir aux pères de choisir les époux de leurs filles, lorsqu’ils les estimeront suffisamment matures pour quitter le domicile familial. Les plus véreux y voient un moyen certain d’enrichissement. Cette femme, si jeune fût-elle, n’était qu’une victime parmi tant d’autres de cette triste réalité. Hé oui ! la supériorité de l’homme sur la femme ! Je me demande si un jour la femme sera réellement libre de prendre des décisions.
Vous savez, dit la sœur d’Ama, notre maman a pu échapper à celui à qui elle avait été promise en se révoltant et en fuyant le village. Elle avait été choisie depuis qu’elle était dans le ventre de sa mère.
Comment ça ? Je ne comprends pas, dit la femme instruite.
En effet, un notable du village, voyant ma grand-mère enceinte, se réserva l’enfant avec une pièce symbolique représentant la dot : « Si c’est une fille, elle sera mon épouse, et si c’est un garçon, il sera mon compagnon lorsqu’il grandira. »
Ah bon ! dit Pascal, je ne connais pas cette histoire.
C’est maman qui nous l’a racontée. Dit Ama.
Tu pourras te faire raconter l’histoire complète par maman, tu verras ; c’est à la fois rigolo et courageux de sa part.
Hé ! Ne nous éloignons pas de notre sujet, dit une autre femme, revenons à cette pauvre petite fille.
Vous ne savez pas tout de son mari, ajouta encore une autre qui écoutait leur conversation, il est très grand et gros. Moi, je l’ai vu, les sages-femmes disent qu’il doit mesurer environ un mètre quatre-vingt-dix et peser plus de cent kilos.
Pauvre petite fille, ajouta Pascal, le frère d’.
Oui, renchérit Janinie, sa sœur.
Tout à coup, la dame qui venait de parler pinça Ama, en lui montrant du regard l’entrée de l’allée. Au même moment, tous les regards se tournèrent dans cette direction. Le sujet de leur conversation apparut au début du couloir, énorme, avec une stature d’éléphant. D’un pas lent et lourd, il avançait en prenant tout son temps, ce qui créait derrière lui une longue file de gens, car il remplissait tout le couloir.
Ils reculèrent afin de lui faire de la place pour qu’il puisse entrer dans la salle où se trouvait sa femme. Lorsqu’il disparut dans la salle d’accouchement, personne ne fit de commentaire. Une sage-femme apparut à l’entrée de la porte et leur dit :
Mesdames, vous pouvez rentrer, la salle est propre.
Elles s’exécutèrent toutes et entrèrent dans la salle nettoyée qui dégageait un parfum de javel mêlé à celui de la lavande. Chacune reprit sa place. Les contractions d’Ama reprirent de plus belle, elle se mit à se tordre dans tous les sens. La sage-femme, accompagnée du docteur, s’approcha. Ce dernier prit connaissance de son dossier, l’examina et dit :
Nous allons la garder, afin d’observer le travail avant de prendre une décision : il faut lui préparer un box à une place.
On déplaça Ama au fond de la salle, dans un isoloir.
Ama se mit à pleurer à grosses larmes, ce qui amena le médecin à revenir vers elle. Il lui demanda :
Que vous arrive-t-il, Madame ?
Les sanglots d’Ama augmentèrent d’intensité, elle ne pouvait plus s’arrêter. Elle dit d’un trait :
Je sais que je vais mourir comme dans mon rêve, car ce que je vis n’est pas normal. On n’a jamais vu un utérus s’ouvrir pour laisser passer un bébé et se refermer ensuite, s’ouvrir encore alors que le bébé n’est pas prêt à sortir.
Le docteur lui dit d’une voix grave :
Que signifie cette histoire, Madame ? Qu’est-ce qu’un rêve vient faire dans la réalité ? Vous êtes en plein travail ! Vous feriez mieux de garder vos forces pour le moment où il vous faudra pousser pour laisser sortir le bébé, plutôt que de gaspiller votre énergie dans des pleurs inutiles. Je vous conseille d’arrêter de pleurer et de penser au moment où vous tiendrez ce bout de chou dans vos bras. Vous oublierez toutes vos craintes. C’est toujours ainsi que cela se passe. Voulez-vous que j’appelle votre mari pour vous tenir compagnie ?
Non, dit-elle.
En effet, Gepa avait disparu depuis les premiers signes de contractions. Ses parents avaient essayé de le joindre, mais en vain. Il n’était plus retourné dormir chez elle, alors que depuis son arrivée d’Angleterre, ils vivaient tous deux en concubinage, jusqu’à ce qu’elle s’aperçût qu’elle était enceinte de trois mois et demi. Depuis ce jour-là, il ne venait plus régulièrement à la maison. Elle hocha la tête et dit au médecin :
Ce n’est pas la peine, mais si vous voulez permettre à un membre de ma famille de rentrer, faites venir ma sœur Janinie.
Ama essuyait encore ses larmes quand Janinie entra :
Qu’as-tu ? lui demanda cette dernière, apeurée.
Rien, ils ont décidé de me garder ici jusqu’à ce que j’accouche.
Mais c’est bien, dit sa sœur. Ils vont te suivre, et cette petite sorcière qui ne veut pas sortir, ne nous inquiètera plus.
Tu sais, le médecin voulait faire entrer mon mari pour me consoler.
Ah, dit sa sœur, je comprends maintenant pourquoi tu pleures. Tu sais, Ama, maman dit qu’il y a des garçons qui ont peur de voir leur femme souffrir pendant l’accouchement. Ce genre d’homme disparaît dès les premiers signes de souffrance. Ne t’en fais pas, tu verras que, dès que l’enfant naîtra, il sera le premier à chanter partout qu’il a un bébé.
AMA se mit à sourire faiblement et remercia du regard sa sœur. Elle se dit à voix haute :
Qu’est-ce que je deviendrais si je n’avais pas de frères et sœurs ?
Mais justement, Dieu sait très bien faire les choses. Tu en as, donc il faut que tu en profites, n’est-ce pas « petite sœur » dit Pascal qui venait d’entrer, sans qu’elle s’en aperçoive.
Sachant bien qu’il était son petit frère, il l’appelait toujours ainsi, lorsqu’il voulait la faire enrager. En grandissant, ils passaient leur temps à se taquiner. Ama lui jeta un regard triste et ne dit plus rien.
Son frère s’adressa à Janinie :
Il faut absolument que l’un d’entre nous aille rassurer maman, car elle doit être morte d’inquiétude en ce moment.
Je vais m’en aller, dit Janinie. Il faut que je me débarbouille, afin de me débarrasser de cette odeur, sinon je vais faire fuir tous ceux qui vont m’approcher, comme la jeune femme de tout à l’heure.
Sur ces mots, elle dit au revoir à Ama et s’en alla.
Ama dit à son frère :
Rentre aussi, Pascal, cela fait deux jours que tu es avec moi. Rentre à la maison, essaie de manger et de te reposer.
Oh, ne te fais pas de souci pour moi : si j’ai faim, j’achèterai un sandwich ou du «garba¹» (la semoule de manioc cuit à la vapeur ou l’attiéké mangé avec du poisson) à me mettre sous la dent. Pour le moment, détends-toi, pense à vous deux. Essaie de dormir un peu, puisque tu es seule.
Pascal était encore là, tenant les mains de sa sœur lorsque leur tante, sage-femme de son état, fit irruption dans la chambre. Elle exerçait dans un grand centre hospitalier et universitaire où son mari, professeur gynécologue très réputé, était chef de service.
Elle s’avança immédiatement vers sa nièce qui, en l’apercevant, se mit à pleurer. Elle la serra dans ses bras et lui demanda :
Pourquoi pleures-tu, mon bébé ? Je suis là, tout va bien se passer, ta vilaine maman ne m’a mise au courant que tout à l’heure. Ne t’en fais pas, je vais demander ton transfert dans le service de ton oncle, essuie tes larmes, maintenant je suis là. Ton bébé ? Nous allons l’attendre ensemble, puisque d’abord se dit pressé de venir et qu’ensuite il hésite, nous allons le laisser prendre tout son temps en le surveillant. Compris ?
Elle lui tapota la tête et alla remplir les formalités de décharge, afin de partir avec elle. Lorsque les démarches administratives furent terminées, elle revint et lui demanda :
Peux-tu marcher ?
Oui, répondit Ama.
Bon, je vais avancer la voiture près des bâtiments pour éviter que tu t’épuises.
Puis elle s’adressa à Pascal, son petit frère, avec un petit air moqueur :
Tu vas aider ta « femme » à marcher jusqu’à la voiture !
Elle prit son sac à main qu’elle avait posé près d’Ama et sortit de la salle d’accouchement.
Quelques minutes plus tard, elle revint et leur demanda de la suivre. Pascal aida sa sœur à descendre de la table, lui mit ses chaussures, attrapa son bras d’une main et de l’autre prit la valise. Ils suivirent leur tante jusqu’à la sortie de la maternité. Ils se dirigèrent vers la voiture qui était stationnée juste à la descente des escaliers. Elle ouvrit les portières avant et arrière, prit la valise des mains de son neveu, les laissa s’installer, passa à l’arrière de la voiture, ouvrit le coffre, posa délicatement la valise et referma le coffre, s’installa et démarra la voiture.
Elle prit la direction du CHU de COCODY.
Couchée sur la banquette arrière du véhicule, Ama réfléchissait au déroulement de son accouchement. Elle se demandait comment cela allait se terminer. Allait-elle vraiment mourir comme dans son rêve ? A vingt-six ans, avec la petite expérience qu’elle avait des accouchements, elle n’avait jamais entendu parler de cas similaire au sien.
Ses idées revinrent à Gepa, l’auteur de sa grossesse. Où pouvait-il se trouver en ce moment ? Pensait-il un peu à eux ? Que faisait-il ? Est-ce qu’il savait que l’accouchement ne se passait pas bien et qu’elle était en grandes difficultés ? Est-ce qu’il l’aimait sincèrement ? Elle se rappelait toutes ses belles promesses d’amour depuis qu’ils avaient, lui, douze ans et elle, onze ans.
Elle se souvenait comme si c’était hier, du jour où il s’était tenu devant sa grande sœur qui vendait de l’ « aloco » (fritures de bananes plantain). Il lui avait demandé :
Où est votre maman ?
Cette dernière avait appelé leur mère qui sortit aussitôt de la maison, en demandant ce qui se passait.
C’est Gepa qui veut te voir. Il dit qu’il a quelque chose de très important à t’annoncer.
Elle se tourna vers lui et le fixa en lui demandant :
Qu’est-ce qu’il y a, « mon petit » ?
Je voulais te dire, Maman, que j’aime Ama, elle sera ma femme, je vais l’épouser plus tard lorsque nous aurons fini nos études.
Maman Abouré avait regardé ce jeune adolescent, totalement ébahie. Elle ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais la referma, remua la tête et lui dit en martelant sur ses mots :
Comment un « petit cacaba » comme toi, peux-tu à ton âge te mettre devant une vieille (personne âgée) comme moi et me parler comme si j’étais ton égale ?
Gepa n’avait pas eu peur du ton de sa voix et, en continuant de la regarder, lui avait répondu :
C’est vrai maman, Ama et moi sommes encore très jeunes je le sais, mais je l’aime, répéta-t-il sincèrement. Je vais l’épouser lorsque nous serons grands et que nous aurons fini nos études.
Maman Abouré parla cette fois-ci sur un ton moqueur :
J’ai compris ! Mais est-ce qu’elle est d’accord pour t’épouser ? lui avait-elle demandé en éclatant de rire.
Oui ! Elle est d’accord et elle est prête à attendre que nous soyons grands pour nous marier.
Sa maman s’était esclaffée et tout le monde s’était mis à chahuter Ama.
L’expression de son visage n’échappa pas à son frère qui ne manqua pas de lui demander :
Pourquoi esquisses-tu un sourire ?
Non, rien !
Elle ne voulait pas révéler ses pensées de peur de le mettre en colère. Depuis que Gepa la faisait souffrir par son comportement, ses frères, qui l’estimaient en tant que son fiancé, avaient eux aussi changé d’attitude envers lui.
Elle mentit en disant :
Je pense que ma fille dira plus tard qu’elle a fait le tour de tous les hôpitaux d’Abidjan avant de venir au monde.
Pour ça, tu n’as pas menti, dit sa tante. Elle est décidée à les faire tous, mais malheureusement pour cette petite fille vagabonde, je crois qu’elle sera obligée de naître au CHU de COCODY, parce que j’habite à côté. Si elle tarde encore, je t’amène à la maison et, le jour où Mademoiselle sera enfin prête à se montrer, nous nous rendrons à la maternité.
Le frère d’Ama éclata de rire.
En tout cas, quel que soit le moment où il viendra, je crois qu’on se souviendra longtemps de l’arrivée de ce bébé. Si chaque membre de la famille veut lui administrer une fessée, il l’aura mérité.
Tantie, comment va maman ? Elle est tombée après avoir buté contre une brique lorsqu’on m’accompagnait pour la troisième fois à la maternité.
Elle a un peu mal à la cuisse, mais ça passera. Je lui ai apporté des médicaments, en lui conseillant de se reposer. J’espère qu’elle suivra mes conseils cette fois-ci car, comme vous le savez, votre maman est très entêtée. J’ai demandé à votre sœur Janinie de la surveiller et de ne pas la laisser se lever, ni sortir, sous aucun prétexte. Elle serait capable de débarquer ici à l’hôpital.
Nous voici à destination, nous allons passer par le sous-sol pour éviter que tu montes les escaliers avant d’arriver aux ascenseurs qui conduisent à la maternité.
Elle gara la voiture devant deux portes cochères. Deux aides-soignants s’avancèrent avec un brancard, ils y installèrent Ama, ils s’avancèrent devant les portes de l’ascenseur qui s’ouvrirent et ils s’y engouffrèrent tous. On l’amena dans une grande salle, où il y avait des box pour chaque malade. Une sage-femme vint au-devant d’eux en souriant et dit :
Installez-la dans le box le plus proche de l’entrée.
Ama fut déshabillée, on lui enfila une tenue en toile et on l’aida à s’installer. Elle demanda à parler à sa tante. Quelques minutes plus tard, celle-ci apparut derrière le rideau.
Qu’est ce qu’il y a « mon bébé » ?
J’ai faim, dit Ama.
Tu sais, on évite de faire manger une femme qui est en travail, car elle risque de ne pas avoir assez de forces pour pousser et aussi de faire des selles sur la table d’accouchement, ce qui est très désagréable pour ceux qui l’assistent et une honte pour elle-même. Cela fait combien d’heures que tu n’as pas mangé ?
Presque deux jours que je n’ai pas pris un vrai repas, répondit-elle.
Bon, je vais voir si je peux trouver un morceau de pain pour toi.
Elle sortit du box et revint quelques instants plus tard avec un bout de pain. Elle le lui tendit et posa un verre d’eau sur la petite table de chevet. Ama la remercia et se jeta sur le morceau de pain qu’elle mangea en trois bouchées et but toute l’eau. Elle fit un gros rot et se recoucha.
Ses pensées revinrent encore à Gepa. Elle se souvint de la première fois où elle l’avait vu. Elle n’avait jamais rien ressenti pour aucun garçon auparavant. Elle écoutait ses copines parler très souvent de la beauté des garçons, de leur manière de parler, de leur démarche. Elles commentaient surtout l’effet que cela leur faisait lorsque celui qu’elles aimaient leur parlait ou les regardait. Elles disaient qu’elles ressentaient une bouffée de chaleur dans le cœur, puis tout le reste de leur corps tressaillait. Elles étaient pétrifiées et ne pouvaient répondre lorsqu’il s’adressait à elles. Elles avaient des termes appropriés pour exprimer ce qu’elles avaient ressenti : « Mon cœur s’est coupé en deux et une partie est tombé dans mes pieds ». Ama trouvait toujours ennuyeux leur papotage, parce qu’elle ne ressentait rien de tout cela en voyant les garçons. Au contraire, elle adorait les taquiner, leur faire des blagues, les forcer à courir après elle, à jouer au pistolet, aux billes ou au football. En effet, tout le monde l’appelait « le garçon manqué », sa mère désespérait de la voir un jour se comporter comme une fille.
Puis un jour, sa grande sœur, qui était étudiante en France, lui expédia des chaussures. Elle les enfila le soir même où elle les reçut et alla les montrer à PILO, une de ses copines d’enfance qui habitait deux maisons plus loin.
Ama entra dans la maison et vit que son amie n’était pas seule, elle mangeait en compagnie de sa famille. Elle l’appela dans un coin de leur cour et lui dit :
Regarde mes chaussures. C’est ma sœur qui me les a expédiés de France. Comment les trouves-tu ? demanda-t-elle en faisant des pas de mannequin, afin que cette dernière puisse mieux apprécier la paire de chaussures.
Elle tournait sur elle-même en faisant de beaux sourires et attendait l’avis de sa copine. Les autres membres de sa famille s’approchèrent et chacun s’extasia devant le cadeau. Ama, satisfaite des appréciations, s’en alla chez elle toute heureuse.
Quelques minutes plus tard, Pilo entra chez Ama et demanda à lui parler. Elle lui dit :
Tu sais, mon cousin qui vient d’arriver chez nous, dit que tu fais la maline¹. Tes chaussures ne sont pas belles, elles sont trop brillantes, et tu ressembles toi-même à un garçon.
Ama entra dans une forte colère car, à cet âge là, elle était très emportée. Qui était-il ce cousin pour oser parler d’elle ainsi ? Elle réfléchit un instant et se dit, cette fois-ci, je ne vais pas me battre. Je préfère appeler Imoua, ma copine. Elle a une grande gueule, elle sait très bien insulter les gens. Je suis sûre qu’elle va bien le savonner¹ (l’insulter ).
Pilo, attends-moi ici, j’arrive. Essaie mes chaussures.
Elle sortit de la maison, alla chez une autre voisine. Elle entra en criant :
Imoua ! Imoua, où es-tu ?
Imoua sortit précipitamment de sa chambre et demanda :
Qu’as-tu ? Pourquoi es-tu si en colère ?
Elle lui rapporta les propos de Pilo. Après l’avoir écouté, cette dernière lui dit :
Ce n’est pas possible ! Qui est-il celui-là pour oser parler de toi ainsi, alors qu’il ne te connaît même pas ? En plus, il n’est pas du quartier. Allons chez toi, nous allons envoyer Pilo l’appeler. Je vais lui dire deux mots.
Elles allèrent chez Ama et chargèrent Pilo de le faire venir. Lorsqu’il arriva, Imoua se mit aussitôt à l’insulter en riant :
Regarde comme il est maigre, ah, ah, ah ! Il ressemble à quelqu’un qui n’a pas mangé depuis des mois. Il a de longs pieds tordus comme un tire-bouchon, une tête longue qui ressemble à un pilon.
Elle continuait de lui lancer de vilains mots, sans lui laisser le temps d’en placer un, tout en continuant de rire et de mimer ce qu’elle disait.
Les yeux du jeune garçon rougissaient, au fur et à mesure que cette inconnue l’insultait devant sa cousine et Ama. Il n’arriva à placer qu’une seule phrase, au milieu de ce flot de paroles méchantes :
Je vais vous frapper.
Puis il tourna les talons et s’en alla.
Ama ne s’attendait pas à toutes ces injures ! Le jeune homme était resté ébahi et sidéré par ce comportement. Ama fut aussi étonnée, car pendant que sa copine parlait, elle avait éprouvé une sensation étrange en fixant le garçon de près. C’était la première fois qu’Ama trouvait qu’un garçon était beau. Elle se tourna vers sa copine et lui dit :
Je ne t’ai pas demandé de l’insulter, je voulais simplement lui dire que je n’appréciais pas ses réflexions.
Imoua la fixa et lui rétorqua :
Pourquoi es-tu venue me chercher si tu préférais lui parler seule ? Á l’avenir, si tu as des problèmes, ne viens plus m’appeler !
Sur ces mots, Imoua s’en alla chez elle.
Ama resta seule avec Pilo qui était très fâchée. Elle lui dit :
Je ne te dirai plus rien, même si quelqu’un cherche à te faire du mal. Regarde ce que tu as fait, maintenant tout le monde dans ma famille dira que je suis une rapporteuse.
Tu sais, j’étais mécontente des réflexions de ton cousin, mais je ne savais pas qu’Imoua allait l’insulter de cette façon. Ne te fâche pas avec moi.
Pilo enleva les chaussures de ses pieds, les posa sur une chaise et dit à Ama :
Bon, je m’en vais chez moi, n’essaie pas de me retenir. Et elle s’en alla.
Ama rentra dans sa chambre, s’assit sur le lit. Elle repensa à ce qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait vu ce jeune garçon, les coups violents qui s’étaient échappés de sa poitrine. Son cœur avait continué de battre comme une cloche. Elle se demandait si c’était de cette sensation que parlaient toutes ses copines du quartier. Elle se rappelait que ce jour-là, elle n’avait pas mangé le soir, elle n’avait pas faim. Elle avait envie de revoir le jeune homme, de faire plus ample connaissance avec lui, mais elle redoutait l’idée que ce dernier se faisait d’elle, maintenant qu’elle s’était comportée ainsi. Ce fut leur premier contact.
Ama était encore absorbée par ses souvenirs, lorsque sa tante lui dit :
Le médecin est là, il va t’examiner et voir si ton état nécessite que tu restes, alors j’irai à la maison te rapporter de quoi manger. S’il pense que tu peux rentrer et revenir après, nous irons ensemble et, puisque je ne travaille pas deux jours de suite, je pourrai surveiller l’évolution de ton accouchement à la maison. Ce n’est pas la peine que tu repartes à KOUMASSI. Ta maman souffre d’hypertension artérielle et elle est assez fatiguée. Il ne faudrait pas qu’elle s’inquiète, je vais m’occuper de toi jusqu’à ce que tu accouches, ensuite je te raccompagnerai à KOUMASSI avec ton bébé.
Le médecin la salua et lui demanda comment elle se sentait. Elle sourit et répondit :
Je n’ai plus mal au ventre, mais le moral est à zéro, car je suis fatiguée d’être balotée d’un hôpital à l’autre sans pouvoir accoucher. Il ne reste que le CHU de YOPOUGON que je n’ai pas visité !
Ah, je vois ! Madame a peur. Rassurez-vous : ici, vous êtes en de bonnes mains. Votre tante est sage-femme et elle travaille avec nous, votre oncle, le Professeur, est le chef de ce service. De plus, il est un des plus grands gynécologues accoucheurs du pays. Que craignez-vous ?
Vous savez, docteur, quand une personne doit mourir, « même » le plus grand faiseur de miracles ne peut rien y faire. Et moi, j’ai rêvé, tout juste avant d’avoir mes douleurs, que j’étais morte. Un inconnu me tendait un petit garçon en me disant : « Embrasse ton fils, car tu vas partir pour toujours, tu ne le verras plus ». Est-ce que vous savez aussi que mon bébé, vu à l’échographie, est une fille ?
Le docteur la regardait, étonné par ce qu’elle disait. Il la laissait parler, parce qu’il savait qu’elle avait peur et avait besoin d’être écoutée afin d’être rassurée. Sa tante voulut l’arrêter parce que cela faisait plusieurs fois qu’elle racontait ce rêve, mais le docteur lui fit un signe de tête pour qu’elle la laissât parler.
Ama finit de raconter son histoire, sans que personne dans le box ne l’interrompe cette fois. Lorsqu’elle eut fini, ses larmes coulaient comme un torrent. Le médecin prit un mouchoir et le lui tendit. Elle prit le mouchoir, essuya ses larmes, ferma les yeux et se tourna vers le mur, comme si elle avait honte de s’être laissée aller.
Le médecin lui dit :
Madame, vous parlez d’un rêve, n’est-ce pas ?
Elle le fixa, approuva de la tête, sans rien dire.
Il répéta :
Vous parlez bien d’un rêve, je ne me trompe pas ?
Oui, fit-elle en hochant la tête.
Vous savez, dit-il tout doucement, les rêves ne sont que le fruit de notre imagination et de nos angoisses. Oubliez toutes ces histoires car, lorsque vous y pensez, vous vous faites mal et vous retardez votre accouchement. Pendant la grossesse, beaucoup de femmes ayant des soucis font des cauchemars en dormant, il se pourrait que ce soit votre cas. Je peux vous examiner, maintenant que vous avez cessé de pleurer ?
Oui, ça va ! Vous pouvez faire votre travail, Monsieur, je m’excuse.
Bon, passez-moi un gant. Nous allons voir ce bébé qui n’est pas prêt à quitter son cocon doré.
On lui tendit un gant qu’il enfila, puis il dit en s’adressant à Ama :
Je sais que cela fait plusieurs fois qu’on fait les mêmes gestes sur vous, mais cela est nécessaire. Je vais encore vous dire d’écarter les jambes, pour que….
Il n’avait pas encore fini de parler, qu’Ama s’était recouchée sur le dos et avait les jambes écartées. Il ne dit rien de plus, lui adressa un large sourire, referma le rideau qui les séparait des autres et l’examina longuement. Enfin, il retira les gants de ses doigts et dit avec un sourire au coin des lèvres :
Je crois que le bébé se porte bien et, comme je vous l’avais dit, il se fait encore beau. Vous allez rentrer à
[Chapitre 1 : Le rêve
Tout à coup dans le silence de la nuit, AMA poussa un grand cri. GEPA, profondément endormi, se réveilla en sursaut.
o Qu’est-ce qui se passe ? s’écria-t-il en allumant la lumière.
Une clarté soudaine inonda la chambre, en montrant à GEPA sa compagne qui dormait toujours. Il la tapota doucement et elle ouvrit les yeux. Il lui dit :
o Tu as poussé un grand cri qui m’a fait très peur. Que t’arrive-t-il ?
Elle s’assit sur le lit, resta silencieuse un instant, comme pour se remettre d’un étourdissement, et répondit :
o Je rêvais que j’étais morte. J’étais étendue sur un brancard : le monsieur qui s’occupait de moi me laissa, prit un bébé des bras d’une femme qui venait d’entrer et me le présenta en disant : « Embrasse ton petit garçon, car tu vas partir pour toujours et tu ne le reverras plus. » C’est lorsque j’ai pris mon enfant dans mes bras que j’ai commencé à pleurer en criant.
GEPA la fixa longuement d’un air étrange dans les yeux et lui dit :
o Tu vois bien que tu n’es pas morte. D’ailleurs, tu es toujours enceinte, l’accouchement aura lieu dans un mois et demi environ. Tu as fait un cauchemar. Essaie de t’endormir maintenant.
o Peux-tu aller me chercher un peu d’eau, s’il te plaît ? J’ai soif.
Il sortit de la chambre, alla prendre au robinet un peu d’eau qu’il lui rapporta. Elle but à petites gorgées sous le regard songeur de GEPA. Quand elle finit, elle lui donna le verre vide et se recoucha. GEPA ne sortit pas du lit, il se tourna, posa le verre sur la table de chevet, éteignit la lumière et s’allongea à côté d’elle.
Il lui dit :
o Essaie de dormir et pense plutôt à demain. Étant donné que nous serons le 23, je voulais à l’occasion de mes 26 ans t’emmener manger un bon « KEDJENOU » de poulet ou du « PỆPÊ SOUPE » de poisson dans un nouveau « maquis » de la place. Mais avec « ton gros ventre de vache enceinte », je ne peux pas t’exhiber ainsi. Je suis donc en train de me demander ce que nous allons faire pour fêter mon anniversaire. Je ferai peut-être mieux de le fêter avec une autre fille plus intelligente que toi.
AMA ne fit pas attention à sa réflexion. En effet, depuis qu’elle était au courant de sa grossesse et l’avait rapporté à son ami, il la gavait quotidiennement d’insultes et de paroles méchantes. Il lui découvrait subitement des défauts qu’il n’avait jamais manifestés auparavant. Le drame est que, le faisant, il ne se préoccupait aucunement des conséquences de son état psychologique sur la santé de l’enfant qu’elle portait. D’ailleurs, son plus grand souhait était que cet enfant ne naisse jamais. Pour la frustrer, il n’avait pas besoin qu’elle lui réponde : le seul fait qu’il se sente écouté par elle lui suffisait amplement. Habituée à cette avalanche d’injures et de propos condescendants, AMA se forgeait une carapace pour ne pas en souffrir. Elle fit semblant de ronfler en fermant les yeux.
Ne se sentant pas écouté, GEPA cessa de parler. Il se mit à réfléchir à ce rêve étrange. Il se fichait pas mal que ce soit une fille ou un garçon. Il ne voulait même pas gâcher son sommeil à penser à cette grossesse et finit par s’endormir.
Il fut encore réveillé par un cri de sa compagne. Cette fois, visiblement ennuyé, sans se lever, sa voix nettement agacée tonna dans le noir :
o Oh là ! là ! Qu’est-ce que tu as encore ? Vas-tu me laisser dormir avec tes rêves bizarres ?
o Non, j’ai mal au ventre.
o Quoi ? dit-il en se levant d’un bond, en appuyant sur l’interrupteur. Où as-tu mal, à l’estomac ? lui demanda-t-il, comme s’il voulait éviter d’entendre la vérité.
o Non ! J’ai mal au bas-ventre et je sens le bébé bouger. Je crois qu’il faut que tu ailles appeler ma maman.
Sans se le faire répéter, GEPA sortit de la chambre. Il traversa la cour, s’arrêta devant une grande fenêtre et frappa très fort.
Une voix perçante et tonitruante demanda :
o Qui est-ce ?
o Maman, c’est moi GEPA. AMA t’appelle, car elle a mal au ventre.
Quelques minutes passèrent, puis on entendit une porte s’ouvrir. Une seconde plus tard, une clé tourna dans une serrure, puis la lourde porte du salon s’ouvrit sur une femme, l’air un peu affolé.
Elle franchit le pas de la porte en trombe, passa devant le jeune homme. C’est tout juste si elle ne le bouscula pas. Elle marchait d’un pas tellement rapide qu’elle semblait courir. Elle faillit renverser un seau d’eau sur son passage, qu’elle évita en faisant un bond à la dernière minute. GEPA n’en croyait pas ses yeux. Il faut signaler que Maman ABOURÉ était une femme corpulente. Elle était essoufflée en entrant dans la chambre de sa fille.
o Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-elle, effrayée.
o J’ai mal au ventre.
o Mais tu n’es qu’à sept mois et demi de grossesse ou un peu plus. J’espère que ce n’est qu’une fausse alerte. Toutefois, pour plus de précaution, nous irons à la maternité pour une consultation. Habille-toi, je vais prendre quelques affaires pour le bébé et on y va.
Quelques instants plus tard, ils se mirent tous les trois en route pour la maternité, GEPA en avant marchant d’un pas alerte, AMA et sa mère en arrière essayaient de suivre ses pas. Fort heureusement, la maternité du quartier KOUMASSI était à moins de dix minutes de marche de la cité SICOGI où ils vivaient tous. Á cette heure de la nuit, les rues étaient désertes : seuls quelques taxi-compteurs déchiraient de façon sporadique le silence de la nuit. Arrivés à l’entrée de la formation sanitaire, ils saluèrent les gardiens qui étaient assis autour d’une « POPOTE » sur lequel bouillait l’eau dans une cafetière. Une bonne odeur de citronnelle se dégageait de la cafetière. Ces derniers, ayant pris la mesure de la situation à la vue d’AMA, se contentèrent de leur indiquer l’emplacement de la maternité. Dans cette partie de l’hôpital, ils ne trouvèrent personne pour les accueillir. AMA, GEPA et Maman ABOURÉ entrèrent dans la salle d’attente vide. GEPA posa la valise à même sol et s’assit sur l’un des bancs, tandis qu’AMA et sa maman poussaient la porte d’entrée de la salle d’accouchement. Elles ne trouvèrent personne là non plus. Elles virent une lumière filtrer à travers une porte au fond d’un long couloir.
La maman d’AMA la raccompagna dans la salle d’attente auprès de GEPA et revint sur ses pas. Elle longea encore le couloir : arrivée devant la porte d’où venait la lumière, elle tambourina du poing. Il n’y eut aucune réponse. Elle entrouvrit tout doucement la porte et vit la sage-femme profondément endormie sur un petit lit, elle ronflait. Elle retourna sur ses pas jusqu’à l’entrée du couloir, frappa très fort sur la porte, puis ensuite dans ses mains en hurlant en même temps : « CO, CO, CO….. Est-ce qu’il y a quelqu’un ? » Cette fois, elle eut une réponse :
o J’arrive, je suis occupée. Je serai à vous dans quelques minutes. Allez vous asseoir sur les bancs, je finis et je m’occupe de vous, cria la sage-femme brusquement arrachée à son sommeil.
En souriant, la maman d’AMA retourna près de sa fille.
Trente minutes plus tard, la sage-femme vint, s’adressa à AMA sans dire bonjour :
o Lève-toi et suis-moi !
La maman d’AMA se leva pour aider sa fille, mais la sage-femme l’en empêcha :
o Vous ne pouvez pas entrer avec elle, restez-là ! Je vais d’abord l’examiner et je viendrai vous rendre compte.
AMA se leva péniblement et suivit la sage-femme. Dans la salle d’accouchement, elle lui dit :
o Déshabille-toi ! Monte sur la table et mets ta tête de ce côté.
AMA enleva ses vêtements et, avec beaucoup de difficultés, monta sur la table.
Dans son état, elle aurait souhaité que la sage-femme l’aide, mais cette dernière ne remarqua même pas ses efforts ou fit semblant de ne pas la voir peiner pour exécuter ses ordres. Elle était en colère, car on l’avait arrachée à son sommeil.
Sans un autre regard pour AMA, elle ouvrit la porte au fond du couloir et disparut.
AMA avait mal, très mal. Elle ressentait l’effet d’une forte pression exercée sur son bas-ventre comme pour la déchirer. Elle caressa son ventre comme si ce frôlement de sa main sur sa peau pouvait apaiser la douleur qui lui lacérait le bas-ventre sans relâche. Elle s’assit, serra les dents en appuyant de toutes ses forces sur la table, elle cherchait la position qui pouvait soulager son mal, mais en vain.
Au bout d’une vingtaine de minutes qui lui semblèrent durer une éternité, la sage-femme revint en marchant lentement. Visiblement, elle n’avait cure du calvaire que vivait AMA. L’habitude des accouchements en était probablement la raison, se disait AMA, ou alors elle était méchante. En tout état de cause, les déformations du visage, reflet de la douleur qu’AMA ressentait, ne suffisaient pas à accélérer le service de la sage-femme.
En effet, elle prenait tout son temps en marchant comme si elle était à un concours de « Miss AWOULABA ». Le concours de « Miss AWOULABA » est le choix de la plus belle femme africaine selon les critères de beauté ivoiriens : une femme aux biens gros mollets droits, au bassin bien galbé, les fesses bien fournies (grosses), le tronc mince, au cou strié, aux traits fins avec un nez droit, aux grands yeux, au regard charmeur, au sourire large et franc qui laisse paraître des dents blanches et bien rangées comme des grains sur un épi de maïs.
Pendant ce concours, la femme défile devant un jury en avançant lentement en pas rythmés, souples, cadencés et gracieux en harmonie avec son corps.
La sage-femme fixa AMA droit dans les yeux sans ouvrir la bouche, saisit un gant qu’elle enfila, prit son matériel et s’approcha de la table. Elle lui adressa la parole en l’interrogeant :
o Où est ton carnet de maternité ? interrogea-t-elle.
o Dans le sac que tient ma mère, répondit AMA.
La sage-femme la regarda avec un air de reproche, sortit de la pièce, revint un instant plus tard avec le carnet. Elle l’ouvrit devant AMA, feuilleta les pages et, étonnée par les informations qu’il contenait, demanda :
o Mais tu n’es pas à neuf mois de grossesse ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
o J’ai mal au ventre.
o Depuis quand ?
o Cela fait environ trois heures maintenant.
o Bon ! Je vais t’examiner, mais je pense que c’est une fausse alerte, cela arrive aux primipares.
AMA la regardait, car elle ne comprenait pas le sens du dernier mot qu’elle entendait pour la première fois. La sage-femme s’en aperçut et lui expliqua :
o « Primipare » veut dire première naissance.
Puis elle prit sa tension, son pouls, écouta le rythme cardiaque du bébé et lui dit :
o Je vais voir le col de l’utérus, pour m’assurer que tout va bien.
Tout à coup, AMA n’avait plus mal. La douleur avait disparu comme par enchantement. Elle regardait le visage de la dame qui l’auscultait. Elle la vit froncer les sourcils :
o Que se passe-t-il ? demanda-t-elle soucieuse.
o Non, rien ! lui répondit la sage-femme. Je vais simplement à nouveau vérifier le rythme cardiaque de ton enfant.
Elle écouta les battements du cœur du bébé, posa ses instruments, enleva son gant, vint s’asseoir près d’AMA. Elle lui parla lentement d’une voix douce et semblait ne plus lui en vouloir d’avoir interrompu son sommeil. Et elle se mit à la vouvoyer:
o Vous avez un début de travail, c’est-à-dire que vous allez accoucher d’un moment à l’autre. Vous êtes proche de la dilation, votre col commence à s’ouvrir, il laisse passer deux doigts. Comment vous sentez-vous en ce moment ?
o Je n’ai plus mal.
o Habitez-vous loin d’ici ?
o Non juste à côté, non loin de la première rue à droite. Je crois qu’en fin de compte, maman avait raison de me faire venir ici.
o Je vous conseille de repartir à la maison, de vous munir de tout le nécessaire et de revenir.
AMA se leva, s’habilla, sortit de la salle et revint dans la grande pièce où l’attendaient avec un air soucieux sa mère et son copain. Elle leur fit le compte rendu de son état. Mais au fur et à mesure qu’elle parlait, elle remarquait que son compagnon rongeait ses doigts. AMA connaissait très bien GEPA Ils avaient grandi ensemble dans le même quartier. AMA savait que, lorsque GEPA adoptait cette attitude, cela signifiait qu’il était embarrassé ou qu’il avait peur.
Elle s’approcha de lui et demanda :
o Qu’est-ce que tu as ?
o Oh ! Je n’ai rien.
o Venez ! Allons vite à la maison, dit la maman d’AMA.
Les deux femmes sortirent, suivies de GEPA qui tenait la valise. Au fur et à mesure qu’elles avançaient, AMA remarquait que GEPA ralentissait son allure, ce qui contribuait à les éloigner de lui. AMA chemina un instant à côté de sa maman, puis elle fit de plus petits pas dans l’intention d’être à la hauteur de GEPA. Elle lui cria :
o GEPA, accélère ta marche !
o J’arrive, je suis derrière vous, va vite te préparer avant que la douleur reprenne.
Maman ABOURÉ ne tarda pas à se rendre compte de l’écart entre elle et les deux fiancés. Elle leur cria :
o Hé vous deux, dépêchez-vous.
AMA ne dit plus rien et revint près de sa maman.
En arrivant à la maison, elles furent accueillies par toute la famille car, depuis leur départ, tout le monde s’était réveillé. Ils attendaient le retour de GEPA ou de Maman ABOURÉ, afin d’avoir des nouvelles et de décider s’il y avait lieu de se rendre à la maternité.
Lorsqu’ils les virent revenir tous trois aussi vite qu’ils étaient partis, ils posèrent presque tous la même question :
o Que se passe-t-il ?
o Je suis venue prendre le nécessaire, car le travail a commencé, bien que je ne sois pas à terme.
Quelqu’un donna un tabouret à AMA, afin qu’elle puisse s’asseoir. Pendant ce temps, sa maman entra dans la chambre, prit quelques affaires pour sa fille et quelques vêtements du bébé qu’elle rangea dans une petite valise. Elle prit également un pot prévu pour le placenta, destiné à un enfouissement par un parent très proche tel que la maman, seul moyen de le tenir hors de portée de quelque personne mal intentionnée. Cette attitude est conforme à une croyance de certains peuples d’Afrique noire selon laquelle, dans le placenta se trouve toute la puissance de l’enfant. Or, si une personne malveillante s’en empare, il lui sera facile de s’en servir pour jeter des sorts à l’enfant dans le but de le rendre malade, fou ou de le manipuler à sa guise en l’initiant à la pratique de la sorcellerie. En effet, pour les Africains, la personne humaine ne se résume pas aux trois composantes de la personnalité que sont l’âme, le corps et l’esprit. L’individu ne peut être limité au corps visible, parce que la personnalité développe un champ énergétique qui déborde les frontières du corps. Ainsi, tout objet ayant appartenu à quelqu’un n’en est qu’apparemment séparé, c’est-à-dire qu’il est sous son influx vital. De façon subséquente, toute personne qui détient un objet propre à une personne possède un peu de cette énergie. Dans le cas du nouveau né, le placenta l’ayant abrité jusqu’à sa vie terrestre garde une partie de lui et peut donc servir de canal pour l’atteindre mystiquement. Maman ABOURÉ mit le pot dans un seau, le recouvrit d’un vieux vêtement.
Pendant que sa maman faisait sa valise, AMA était restée assise dans la cour, entourée de ses frères et sœurs. Ils lui racontaient des histoires pour détendre l’atmosphère.
Maman ABOURÉ, après avoir pris le nécessaire, sortit de la chambre et appela quelqu’un pour sortir la valise. On la posa devant AMA.
o Regarde si je n’ai rien oublié, lui demanda sa mère.
Du bout des doigts, elle souleva délicatement quelques vêtements sous le regard interrogateur de sa maman et dit :
o Oui, tu as pris l’essentiel. D’ailleurs, je te fais confiance, parce que tu es bien mieux placée que moi pour savoir ce qui est nécessaire dans ces instants. Nous pouvons partir maintenant.[/SIZE][/SIZE]